Les antibiotiques ont profondément transformé la médecine en permettant de traiter de nombreuses infections bactériennes. Mais leur efficacité n’est pas acquise pour toujours. Certaines bactéries développent des mécanismes leur permettant de survivre à des antibiotiques qui pouvaient auparavant les éliminer : c’est l’antibiorésistance, ou résistance aux antibiotiques.
Le phénomène constitue aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) considère la résistance aux antimicrobiens comme une importante menace sanitaire mondiale. En France, la vigilance reste particulièrement nécessaire puisque la consommation d’antibiotiques en secteur de ville est repartie à la hausse en 2024 après le léger recul observé en 2023.
Selon Santé publique France, les prescriptions en ville ont progressé de 4,8 % entre 2023 et 2024, pour atteindre environ 860 prescriptions pour 1 000 habitants par an. La consommation mesurée en doses définies journalières a parallèlement augmenté de 5,4 %.
Comprendre pourquoi les bactéries deviennent résistantes et savoir quand les antibiotiques sont réellement utiles est donc essentiel pour préserver ces médicaments.
Qu’est-ce que l’antibiorésistance ?
L’antibiorésistance désigne la capacité de certaines bactéries à résister à l’action d’un ou plusieurs antibiotiques.
Un point est essentiel : ce n’est pas le corps humain qui devient résistant à l’antibiotique. Ce sont les bactéries.
Lorsqu’un antibiotique auquel une bactérie est résistante est administré, le médicament peut devenir insuffisamment efficace contre l’infection concernée. Le médecin peut alors devoir utiliser un autre antibiotique.
Dans certaines situations, les possibilités thérapeutiques deviennent plus limitées et le traitement plus complexe.
Cette distinction reste pourtant mal connue. D’après le Baromètre de Santé publique France portant sur l’année 2024, plus d’un quart des adultes interrogés pensaient à tort que l’organisme humain devenait lui-même résistant aux antibiotiques.
Comment une bactérie devient-elle résistante ?
La résistance bactérienne est un phénomène biologique. Des bactéries peuvent posséder naturellement certaines caractéristiques de résistance ou acquérir de nouveaux mécanismes, notamment par mutations génétiques ou échanges de matériel génétique avec d’autres bactéries.
Imaginez une population comprenant de nombreuses bactéries sensibles à un antibiotique et quelques bactéries résistantes.
Lorsque l’antibiotique est utilisé, les bactéries sensibles sont éliminées ou fortement inhibées. Les bactéries capables de résister au traitement disposent alors d’un avantage : elles peuvent survivre et se multiplier.
C’est ce que l’on appelle une pression de sélection.
La résistance peut ensuite se diffuser lorsque des bactéries résistantes se transmettent entre personnes, animaux ou différents environnements.
Pourquoi l’utilisation des antibiotiques favorise-t-elle la résistance ?
Les antibiotiques restent des médicaments indispensables. Le problème n’est donc pas leur existence, mais notamment leur utilisation lorsqu’ils ne sont pas nécessaires ou leur mauvais usage.
Plus les bactéries sont exposées aux antibiotiques, plus la pression de sélection favorisant les bactéries résistantes peut être importante.
Cela explique pourquoi le bon usage des antibiotiques constitue l’un des principaux moyens de lutte contre l’antibiorésistance.
Une prescription pertinente doit notamment tenir compte du type d’infection, de la bactérie suspectée ou identifiée lorsque cela est possible, des caractéristiques du patient et des recommandations médicales.
L’objectif n’est pas de supprimer les antibiotiques. Il consiste à les utiliser lorsqu’ils sont nécessaires, de la bonne manière et pendant la durée appropriée.
La consommation d’antibiotiques repart à la hausse en France
La situation française mérite une attention particulière.
Santé publique France rapporte qu’après une forte diminution en 2020 et une reprise durant les années suivantes, les prescriptions s’étaient légèrement stabilisées en 2023.
Mais cette évolution favorable ne s’est pas poursuivie en 2024.
Les dernières données nationales publiées indiquent :
| Indicateur en secteur de ville | 2023 | 2024 | Évolution |
| Prescriptions pour 1 000 habitants/an | 820,6 | 860,4 | +4,8 % |
| Consommation en DDJ/1 000 habitants/jour | 20,9 | 22,1 | +5,4 % |
Santé publique France indique également qu’en 2024 la France occupait le deuxième rang des pays consommant le plus d’antibiotiques en Europe.
Cette hausse ne signifie évidemment pas que chaque prescription était injustifiée. Les besoins varient notamment selon la circulation des infections et les caractéristiques des patients. Elle rappelle néanmoins l’importance d’un usage raisonné.
Les infections hivernales constituent un exemple parlant : beaucoup sont d’origine virale et ne nécessitent donc pas d’antibiotiques.
Pourquoi l’antibiorésistance est-elle dangereuse ?
Lorsque les bactéries responsables d’une infection deviennent résistantes, une infection autrefois relativement simple à traiter peut devenir plus difficile à prendre en charge.
Cela peut entraîner :
- une diminution du nombre d’antibiotiques efficaces ;
- le recours à des traitements de seconde intention ;
- des traitements potentiellement plus complexes ;
- un risque accru de complications pour certaines infections ;
- des hospitalisations ou prises en charge plus lourdes dans certains cas.
L’enjeu dépasse également les infections courantes.
De nombreux actes de médecine moderne reposent sur la possibilité de prévenir ou traiter efficacement les infections bactériennes. L’OMS souligne notamment que l’antibiorésistance augmente les risques associés à certaines interventions médicales, dont la chirurgie.
À l’échelle mondiale, l’OMS estime que la résistance bactérienne aux antimicrobiens était associée à plus de 4,7 millions de décès en 2021. Il faut interpréter correctement ce chiffre : « associée » ne signifie pas que l’antibiorésistance était nécessairement la cause directe de chacun de ces décès.
Les antibiotiques ne soignent pas les infections virales
C’est probablement l’un des messages les plus importants à retenir :
un antibiotique agit contre certaines bactéries, pas contre les virus.
Il n’est donc pas destiné à traiter directement une infection purement virale comme la grippe.
Cette distinction n’est pas encore parfaitement comprise. Dans son enquête portant sur 2024, Santé publique France indique que deux adultes sur cinq ignoraient que les antibiotiques sont inefficaces contre la grippe.
Cela ne signifie pas qu’une personne présentant initialement une infection virale ne recevra jamais d’antibiotique. Une complication ou une surinfection bactérienne peut parfois apparaître et justifier une prescription médicale.
C’est précisément pourquoi la décision doit reposer sur la situation clinique plutôt que sur la seule présence de symptômes tels que fièvre, toux ou douleur.
Comment savoir si une infection nécessite un antibiotique ?
Pour le patient, il n’est pas toujours possible de distinguer une infection bactérienne d’une infection virale à partir des symptômes.
Deux maladies peuvent produire des signes très similaires tout en ayant des causes différentes.
Le professionnel de santé s’appuie sur l’examen clinique et, lorsque cela est indiqué, sur des examens ou tests diagnostiques.
En France, certains tests rapides peuvent notamment contribuer à déterminer si certaines angines nécessitent un antibiotique. Depuis juin 2024, les pharmaciens peuvent également, sous certaines conditions prévues par la réglementation, délivrer des antibiotiques après un test positif dans le cadre de certaines angines ou cystites.
La règle à retenir reste simple : ne pas décider soi-même qu’un antibiotique est nécessaire sur la seule base des symptômes ou d’un traitement reçu auparavant.
Comment utiliser correctement les antibiotiques ?
Lorsqu’un antibiotique est nécessaire, quelques comportements simples contribuent à son bon usage.
Respectez la prescription. Prenez le médicament selon la dose, la fréquence et la durée indiquées par le professionnel de santé.
Ne réutilisez pas un ancien traitement. Des symptômes semblables ne signifient pas nécessairement que l’infection est identique.
Ne partagez pas vos antibiotiques. Un traitement prescrit à une personne n’est pas automatiquement adapté à une autre.
Ne réclamez pas systématiquement un antibiotique. Si le médecin estime qu’il n’est pas indiqué, cela ne signifie pas qu’il ne propose aucun traitement : d’autres mesures peuvent permettre de soulager les symptômes et de surveiller l’évolution.
Rapportez les médicaments inutilisés à la pharmacie. Santé publique France recommande de ne pas conserver des antibiotiques restants en vue d’une future automédication.
En cas de doute sur la manière de prendre un traitement, demandez conseil au médecin ou au pharmacien plutôt que de modifier vous-même la prescription.
Prévenir les infections pour réduire le besoin d’antibiotiques
Lutter contre l’antibiorésistance ne consiste pas uniquement à mieux prescrire les antibiotiques.
Éviter certaines infections permet également de réduire le besoin de traitements antimicrobiens.
Les mesures adaptées à la situation peuvent inclure l’hygiène des mains, la prévention de la transmission des infections et la vaccination recommandée.
La vaccination ne remplace pas les antibiotiques lorsqu’une infection bactérienne nécessite un traitement. Elle peut néanmoins prévenir certaines infections et leurs complications, et contribuer indirectement à réduire le recours aux antimicrobiens.
La prévention joue donc un rôle complémentaire au bon usage des médicaments.
Une responsabilité qui dépasse la santé humaine
L’antibiorésistance ne concerne pas uniquement les cabinets médicaux et les hôpitaux.
Les bactéries circulent entre les êtres humains, les animaux et l’environnement. C’est pourquoi la lutte contre l’antibiorésistance s’inscrit dans l’approche « Une seule santé » ou « One Health », qui considère ensemble la santé humaine, animale et environnementale.
L’utilisation des antimicrobiens en santé humaine mais aussi animale doit donc être raisonnée. La surveillance des bactéries résistantes et la prévention de leur diffusion font également partie de la réponse.
À l’échelle individuelle, cela permet de comprendre une idée essentielle : utiliser correctement un antibiotique protège le patient qui en a besoin aujourd’hui, mais contribue aussi à préserver l’efficacité de ces médicaments pour l’avenir.
Questions fréquentes sur l’antibiorésistance
Qu’est-ce que l’antibiorésistance en termes simples ?
L’antibiorésistance apparaît lorsqu’une bactérie devient capable de résister à un antibiotique qui devrait normalement la détruire ou empêcher sa multiplication. Le traitement peut alors perdre tout ou partie de son efficacité.
Est-ce notre corps qui devient résistant aux antibiotiques ?
Non. Ce sont les bactéries qui deviennent résistantes, et non le corps humain. Une personne peut ensuite être infectée ou colonisée par ces bactéries résistantes.
Les antibiotiques sont-ils efficaces contre les virus ?
Non. Les antibiotiques ciblent les bactéries et sont inefficaces contre les virus. Une infection virale ne justifie donc pas à elle seule un traitement antibiotique.
Pourquoi ne faut-il pas prendre un antibiotique « au cas où » ?
Une utilisation inutile expose les bactéries aux antibiotiques sans bénéfice contre une infection virale et contribue à la pression de sélection favorisant les bactéries résistantes. Les antibiotiques peuvent par ailleurs provoquer des effets indésirables.
Peut-on prendre les antibiotiques restants d’un ancien traitement ?
Il ne faut pas réutiliser de sa propre initiative un antibiotique restant. Même lorsque les symptômes paraissent identiques, la cause de la maladie peut être différente et l’antibiotique inadapté. Les médicaments inutilisés doivent être rapportés en pharmacie.
Une bactérie résistante peut-elle se transmettre ?
Oui. Les bactéries résistantes peuvent se diffuser entre individus et dans différents milieux. La prévention des infections et les mesures d’hygiène contribuent donc aussi à limiter l’antibiorésistance.
Pourquoi la consommation d’antibiotiques en France est-elle surveillée ?
La consommation constitue un indicateur important parce que l’exposition aux antibiotiques exerce une pression de sélection favorisant les bactéries résistantes. La surveillance permet d’identifier les tendances et d’orienter les politiques de bon usage.
Devons-nous arrêter d’utiliser les antibiotiques ?
Non. Les antibiotiques sont indispensables pour traiter certaines infections bactériennes. L’objectif est de les préserver en évitant leur utilisation lorsqu’ils sont inutiles et en respectant les recommandations lorsqu’ils sont nécessaires.
Préserver les antibiotiques : un enjeu collectif
L’antibiorésistance ne signifie pas que tous les antibiotiques vont soudainement cesser de fonctionner. Elle correspond à une progression de bactéries capables de résister à certains traitements, ce qui peut progressivement réduire les possibilités thérapeutiques.
La remontée de la consommation d’antibiotiques observée en France en 2024 rappelle l’importance du sujet. Les antibiotiques doivent rester disponibles lorsqu’ils apportent un véritable bénéfice : pour cela, chacun peut contribuer à leur préservation.
Retenons trois principes : un antibiotique n’agit pas contre les virus, son utilisation doit répondre à une indication appropriée et une prescription doit être correctement suivie.
Mieux utiliser les antibiotiques aujourd’hui, c’est contribuer à préserver leur efficacité demain.
Cet article fournit des informations générales et ne remplace pas l’avis d’un médecin, pharmacien ou autre professionnel de santé.
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